Un parc à thème Dragon Ball aux portes de Paris, financé par l’Arabie saoudite, sur les ruines de Mirapolis : l’information, révélée fin juillet 2026 par Politico, a enflammé la communauté des parcs en quelques heures. Selon le média, l’Élysée négocie directement avec Qiddiya Investment Company, la branche divertissement du fonds souverain saoudien (PIF), pour faire renaître le site de Courdimanche, dans le Val-d’Oise, abandonné depuis 1991.
L’annonce est spectaculaire. Elle est aussi, à ce stade, une annonce de négociation, pas un projet autorisé. Ni Qiddiya, ni Toei Animation, ni l’Élysée n’ont officiellement communiqué au 1er août 2026.
Ce que dit (vraiment) l’enquête de Politico
L’article de Politico, repris par la presse spécialisée, s’appuie sur des sources diplomatiques, gouvernementales et industrielles. Il décrit des discussions confidentielles entre l’Élysée et Qiddiya Investment Company autour d’une déclinaison française, à échelle réduite, du complexe que le fonds construit près de Riyad. Le site visé : les quelque 45 à 55 hectares de l’ancien Mirapolis à Courdimanche, à moins d’un kilomètre du terminus du RER A (Cergy-le-Haut) et le long de l’A15.
Deux éléments concrets ressortent. D’abord, une réunion tenue fin juillet autour de Georges-François Leclerc, préfet de la région Île-de-France et ancien directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, nommé à ce poste par décret du 27 mai 2026, avec une dizaine de cabinets ministériels, RTE et Île-de-France Mobilités. Ensuite, une possible officialisation à l’occasion d’une future visite du prince héritier Mohammed ben Salmane, évoquée par Politico mais non confirmée.
Un fil rouge documenté : le protocole signé à Choose France en mai 2025
La négociation ne sort pas de nulle part, et c’est le point le plus solide du dossier. Dès le sommet Choose France du 19 mai 2025 à Versailles, Qiddiya figurait parmi les signataires annoncés d’un protocole d’accord portant sur « un projet majeur lié au tourisme et au divertissement en France », comme le rapportait alors Arab News. Le projet Mirapolis serait donc la concrétisation, quatorze mois plus tard, de ce protocole resté jusqu’ici sans contenu public.
un autre projet est DÉJÀ en cours sur le site
Le site de Mirapolis n’est pas une page blanche administrative. Un projet d’écovillage touristique y est engagé, et il a laissé une trace officielle : l’avis de la MRAe d’Île-de-France du 3 juillet 2024 (avis APJIF-2024-040). On y apprend que le maître d’ouvrage (désigné « SNC Cergy ») porte sur un premier lot de 9,6 hectares (sur 30,6) un programme de 150 cottages touristiques, 351 unités de coliving, un spa, un tiers-lieu et 300 places de parking, avec des travaux alors programmés de janvier 2025 à avril 2026 (donc à minima en retard si ce n’est annulé).
Un méga-parc Dragon Ball supposerait donc soit d’absorber, soit d’enterrer ce projet en cours d’instruction.
C’est quoi, cette société déficitaire ?
La SNC Cergy, c’est la société qui tient le site de Mirapolis depuis décembre 2019. Une coquille montée par le promoteur montpelliérain Océanis Promotion, proche du groupe UXCO (logement étudiant et coliving, marque Ecla), avec seulement 1 500 euros de capital : dans l’immobilier, c’est courant, on crée une société dédiée par projet pour isoler le risque. Le problème, c’est que ses comptes publiés racontent une opération qui s’enlise : 1,37 million d’euros de pertes sur le seul exercice 2022, des capitaux propres passés en négatif (le patrimoine de la société vaut moins que ce qu’elle doit, situation qui déclenche une alerte réglementaire), et un partenaire financier, le fonds Absolute Capital Partners, qui a quitté le navire en janvier 2024. En clair : la société porte un terrain qui coûte de l’argent chaque année, sans recettes en face puisque l’écovillage n’est jamais sorti de terre. C’est exactement le profil d’un propriétaire prêt à vendre si un fonds souverain frappe à la porte avec un chèque.
Zones humides, sols pollués, 400 occupants : le vrai parcours d’obstacles
Le même avis MRAe donne une idée très concrète de ce qui attend n’importe quel aménageur sur ce terrain, et il faut le lire pour mesurer l’ampleur du chantier réglementaire. Pour un simple lot de cottages de 9,6 hectares, l’autorité environnementale a formulé 25 recommandations et relevé : 39 espèces protégées recensées sur le site, 5 850 m² de zones humides, un projet d’abattage de 1 137 arbres jugé insuffisamment justifié, des sols marqués au mercure et au naphtalène hérités des activités passées, un pipeline d’hydrocarbures, le bruit de l’A15 dépassant les valeurs OMS sur une partie du site, et une gestion des eaux pluviales sous-dimensionnée.
S’ajoute une réalité humaine que l’annonce évacue : selon Politico, environ 400 personnes de la communauté des gens du voyage occupent une trentaine d’hectares du site depuis 2017. La MRAe soulignait déjà en 2024 l’absence totale de plan de relogement et le risque juridique au regard de la Convention européenne des droits de l’homme.
Qiddiya : des moyens colossaux, des calendriers élastiques
Reste le partenaire. Qiddiya Investment Company, créée en 2018 par le PIF, a bel et bien livré un parc majeur : Six Flags Qiddiya City a ouvert le 31 décembre 2025 près de Riyad, avec Falcons Flight, présenté comme le coaster le plus haut et le plus rapide du monde. Mais le calendrier est instructif : annoncé en 2018 pour une ouverture en 2022, le parc a ouvert avec trois ans de retard, dans un pays sans code de l’environnement comparable, sans enquête publique et avec un État actionnaire, constructeur et autorité de délivrance des permis à la fois. Des conditions qui n’existeront jamais dans le Val-d’Oise.
Quant au parc Dragon Ball saoudien lui-même, annoncé le 22 mars 2024 avec Toei Animation (plus de 500 000 m², sept zones, un Shenron de 70 mètres abritant un coaster, selon le site officiel Dragon Ball, aucune date d’ouverture n’a jamais été confirmée. Le premier parc Dragon Ball du monde n’est pas encore sorti de terre que l’on parle déjà du deuxième.
L’ironie de l’histoire : Mirapolis était déjà un pari saoudien
Détail que l’histoire retiendra : Mirapolis, ouvert le 20 mai 1987 et pensé autour des contes et de la littérature française avec son Gargantua géant, avait pour principal investisseur… le milliardaire saoudien Ghaith Pharaon. Quatre saisons plus tard, le parc fermait, victime d’une fréquentation très loin de la capacité de 28 000 visiteurs par jour, qui est la ca. Près de quarante ans plus tard, des capitaux saoudiens reviendraient donc sur le lieu exact de l’un des plus grands fiascos de l’histoire des parcs français.
La prudence s’impose d’autant plus que la région parisienne a déjà vu mourir un méga-projet comparable : EuropaCity (3,1 milliards d’euros, triangle de Gonesse, à 20 km de là), abandonné par l’État en novembre 2019 après des années de contentieux et de mobilisation écologiste (Environnement Magazine). Même porté au sommet de l’État, un grand projet d’aménagement francilien peut ne jamais voir le jour. Et l’argument hôtelier pèsera lourd : Politico rappelle que le Mirapolis de 1987 n’avait aucun hôtel, quand Disneyland Paris en aligne 5 700 chambres.
Notre avis
Disons-le franchement : en l’état, le projet n’est pas fantasque mais il y a de nombreux obstacles à franchir. L’argent ne manque pas, le PIF saoudien a des moyens quasi illimités, mais tout ce que ce dossier a de concret joue contre lui. Un terrain détenu par une structure déficitaire dont le projet d’écovillage n’a même pas réussi à sortir de terre. Un site occupé depuis bientôt dix ans, pollué au mercure, truffé de zones humides et d’espèces protégées, où le moindre lot de cottages a valu 25 recommandations de l’autorité environnementale. Un pays, le nôtre, où EuropaCity est mort avec 3 milliards sur la table et où il faut compter dix ans entre une annonce et un premier tour de manège. Construire un parc de cette taille en partant de zéro, en France, en 2026, c’est l’un des exercices les plus difficiles du secteur.
Ce qui nous intrigue davantage, c’est le tempo. Une fuite orchestrée dans Politico en plein été, un Élysée qui « met la gomme » à un an et demi de la présidentielle, une officialisation qui attendrait une visite de Mohammed ben Salmane : tout cela ressemble plus à de la diplomatie économique qu’à un projet de parc pensé par des gens du métier.
Alors on surveillera les vrais signaux, ceux qui ne mentent pas : une société projet immatriculée en France, une vente du terrain dans les publications de la SNC Cergy, des délibérations à Courdimanche et à l’agglo de Cergy-Pontoise, le sort définitif de l’écovillage. Le jour où l’un d’eux se matérialise, on sera les premiers à peut être s’enthousiasmer.
Crédit photos : © Qiddiya Investment Company / Bird Studio / Shueisha / Toei Animation – Source : site officiel Dragon Ball
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