« Fiasco », « coup de théâtre », « Toei dément le parc Dragon Ball », « Macron a annoncé un parc dont la licence n’est pas accordée »… Depuis le communiqué de Toei Animation du 31 août, les réseaux sociaux et une partie des médias s’emballent dans tous les sens. En dix jours, le projet de Cergy-Pontoise est passé de « le parc Dragon Ball arrive » à « le parc Dragon Ball est mort », avec à chaque fois la même certitude et le même manque de lecture des textes.
Le problème, c’est qu’à peu près tout le monde parle d’un document qu’il n’a pas lu, à propos d’une annonce qu’il n’a pas relue. Alors on a fait le travail : le communiqué de Toei en japonais, le message d’Emmanuel Macron sur X, celui de Valérie Pécresse, la communication de l’Élysée et les révélations du Monde. Voici ce qui a été dit, par qui, et ce que ça change réellement pour le projet.
Pour le contexte complet, on vous renvoie à notre article du 24 août sur la signature à l’Élysée, où nous écrivions déjà que Dragon Ball restait « l’hypothèse ultra-probable, pas une certitude contractuelle », et à notre enquête du 1er août sur le site de Mirapolis.
Ce que Toei Animation a vraiment écrit le 31 août
Le communiqué a été publié le 31 août 2026 sur le site corporate de Toei Animation, en japonais, et il tient en trois phrases. Première phrase : Toei « dément » les informations récentes selon lesquelles « un parc à thème Dragon Ball sera construit en France ». Deuxième : « notre société ainsi que les différentes sociétés détentrices des droits concernées n’ont accordé aucune autorisation de licence concernant ce projet », et Toei « n’a connaissance d’aucun fait de ce type ». Troisième, et c’est la plus importante pour comprendre le pourquoi du communiqué : les images et vidéos de concept utilisées dans ces articles « proviennent entièrement » de l’annonce conjointe du 22 mars 2024 avec Qiddiya Investment Company, concernent « exclusivement » le parc de Qiddiya City en Arabie saoudite et « n’ont absolument aucun lien » avec ces informations.
Lisez bien ce qu’il y a dedans, et surtout ce qu’il n’y a pas. Toei dit qu’aucune licence n’a été accordée pour la France, et que les visuels qui circulent sont ceux du parc saoudien. Point. Le communiqué ne dit pas que Toei refuse un parc en France. Il ne dit pas que des discussions sont rompues, ni même qu’il n’y en a pas. Il ne parle ni de l’Élysée, ni de Qiddiya en tant que partenaire, ni des deux autres parcs, ni du protocole d’accord du 24 août. C’est un texte de protection de marque, typique des ayants droit japonais : on remet les images à leur place et on rappelle qu’aucune autorisation n’existe, pour ne pas laisser s’installer l’idée qu’un accord a été donné.
Ce texte, personne ne le conteste. Il confirme d’ailleurs exactement ce que Le Monde révélait dès le 26 août, deux jours après la signature : ni la France ni Qiddiya n’avaient obtenu l’autorisation des ayants droit japonais pour utiliser la licence en France. Ce n’est donc pas un « coup de théâtre ». C’est l’officialisation, par le principal intéressé, d’une situation connue depuis une semaine.
Non, Emmanuel Macron n’a jamais annoncé un parc Dragon Ball
C’est le point que le plus de monde a raté, y compris des titres de presse qui écrivent « le parc annoncé par Macron ». Relisez le message publié par le président sur X le soir du 24 août : « Une annonce hors normes. Vous connaissez mon intérêt pour les mangas. Vous savez aussi ma détermination à attirer en France les investissements qui créent des emplois. […] À Cergy-Pontoise, 3 parcs à thème vont voir le jour. 6 milliards d’euros d’investissements. 22 000 emplois créés. Du jamais vu depuis Disneyland Paris. » Cherchez le mot Dragon Ball. Il n’y est pas. Le mot Goku non plus. Emmanuel Macron parle de « mangas » et de « 3 parcs à thème », rien d’autre.
La communication officielle de l’Élysée est du même tonneau. Le protocole d’accord signé avec Qiddiya porte sur trois parcs à thème, des hôtels, des restaurants et des logements. Sur le premier parc, la présidence parle d’un parc consacré à « l’univers des mangas », et l’AFP, prudente, écrivait « probablement sur l’univers des mangas ». Aucun nom de licence, aucun personnage, aucun visuel n’a été diffusé par l’Élysée ce jour-là.
Soyons complets, parce que rétablir la vérité, ce n’est pas blanchir tout le monde. Dans le récit de la genèse du projet livré aux journalistes le 24 août, l’Élysée expliquait que tout est « né d’une discussion entre le président de la République et le prince héritier en décembre 2024 », autour de leur « passion commune » pour les mangas « et notamment Dragon Ball Z ». C’est cette anecdote, ajoutée à la présence de Qiddiya (qui construit le parc Dragon Ball saoudien), qui a fait de Dragon Ball l’hypothèse évidente. Évidente, oui. Officielle, jamais. Il y a une vraie différence entre « le président aime Dragon Ball Z et Qiddiya a la licence chez elle » et « la France annonce un parc Dragon Ball », et cette différence, c’est précisément ce que Toei vient de rappeler.
Celle qui l’a écrit noir sur blanc, c’est Valérie Pécresse
Le nom de la licence n’est pas sorti de l’Élysée. Il est sorti, dès le matin du 24 août sur TF1, puis le soir sur X et sur TikTok, de la présidente de la région Île-de-France. Sur X, Valérie Pécresse a écrit : « Trois nouveaux parcs d’attraction, dont un sur le thème du manga DragonBall, en Île-de-France ! Je me réjouis de cet investissement touristique historique de 6 milliards d’euros, de l’ampleur de Disneyland, qui devrait créer 22 000 emplois dans le Val-d’Oise, sur le site de Mirapolis. » Sur TikTok, c’était encore plus direct : « Non, vous ne rêvez pas, Dragon Ball arrive en Île-de-France ! », avec la promesse que « Son Goku aura son parc, à quelques encablures de Paris ». Le matin même sur TF1, elle expliquait que la Région travaillait « depuis dix-huit mois » sur ce projet et « attendait la signature ».
C’est ce message, repris par TF1, Le Parisien puis par à peu près tout le monde, qui a transformé une hypothèse en fait établi dans l’opinion. Et c’est ce message que Toei Animation a lu au Japon, illustré partout par les images de Shenron et de la Kame House du parc saoudien. Quand une entreprise japonaise voit une élue annoncer que « Son Goku aura son parc » près de Paris, alors qu’elle n’a signé aucune licence pour la France, la réponse tombe sous le sens. La Libre posait la question dès le 26 août : Valérie Pécresse a-t-elle « parlé trop vite » ? Le communiqué du 31 août y répond assez clairement. Ajoutons, à décharge, que la présidente de Région n’a rien inventé : elle a nommé tout haut ce que tout le monde à l’Élysée pensait tout bas. Mais nommer une licence mondiale avant d’avoir l’accord de ses propriétaires, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire avec des ayants droit japonais, réputés intraitables sur l’usage de leurs marques.
Les images « du parc de Cergy » sont celles de l’Arabie saoudite
Deuxième grand n’importe quoi, et sans doute celui qui a le plus agacé Tokyo : les visuels. Le Shenron de 70 mètres avec son coaster à l’intérieur, la Kame House sur sa plage, Capsule Corporation, la Tour du Muscle sous la neige, le feu d’artifice au-dessus des sept Dragon Balls géantes… Toutes ces images ont été présentées dans des dizaines de posts, de vidéos et d’articles comme « le futur parc de Cergy-Pontoise », parfois avec un « à quoi ressemblera le parc français » en légende. Elles proviennent toutes de l’annonce du 22 mars 2024 du parc Dragon Ball de Qiddiya City, près de Riyad : un parc de plus de 500 000 m², sept zones thématiques, plus de trente attractions, actuellement en chantier. C’est écrit en toutes lettres dans le communiqué de Toei, et c’est ce que nous précisons sous chaque image depuis le 1er août.
À ce jour, il n’existe aucun visuel, aucun plan, aucune liste d’attractions et aucune date pour le projet francilien. Rien n’a été montré le 24 août, et rien n’a été montré depuis. Toute image « du parc Dragon Ball près de Paris » que vous croisez sur les réseaux est soit une image du parc saoudien, soit une création de fan ou d’IA. Ce n’est pas un détail : c’est la diffusion massive de ces visuels hors contexte qui a poussé les ayants droit à sortir du bois, bien plus que le protocole d’accord lui-même.
« Fiasco », « projet mort » : ce que le communiqué change vraiment pour Cergy-Pontoise
Troisième dérapage, dans l’autre sens cette fois : depuis le 31 août, on lit que le projet à 6 milliards est « remis en question », que c’est un « fiasco », que « le parc est mort ». Là encore, ce n’est pas ce que dit le texte. Ce qui a été signé à l’Élysée le 24 août est un protocole d’accord entre l’État et Qiddiya Investment Company pour trois parcs à thème, des hôtels et des logements sur le site de Mirapolis. Ce protocole n’a jamais été un contrat de licence Dragon Ball, et il n’a jamais mentionné Dragon Ball. Toei n’a donc rien « annulé » : il n’y avait rien de signé avec Toei à annuler. Le protocole existe toujours, les 6 milliards annoncés aussi, et les deux autres parcs, dont les thèmes n’ont jamais été précisés, ne sont pas plus ni moins avancés qu’il y a dix jours.
Ce qui est vrai, en revanche, c’est que la licence Dragon Ball pour la France n’existe pas aujourd’hui, et que l’obtenir n’a rien d’automatique. Depuis la disparition d’Akira Toriyama en 2024, les droits sont répartis entre plusieurs entités, Shueisha, Bird Studio, Toei Animation et, pour certains usages, Bandai Namco, selon Le Monde et La Libre. Qiddiya détient bien un accord avec ces ayants droit, mais pour Qiddiya City, en Arabie saoudite, pas pour l’Europe. Une licence de parc à thème se négocie territoire par territoire. Il faudra donc un nouvel accord, et les Japonais viennent de faire savoir, publiquement, qu’ils n’ont rien signé et qu’ils n’apprécient pas qu’on annonce à leur place. Ça ne ferme pas la porte. Ça la rend plus chère et plus longue à ouvrir.
Autre élément que les emballements oublient : depuis le communiqué, silence radio. Ni Qiddiya, ni l’Élysée, ni la Région Île-de-France, ni Valérie Pécresse n’ont réagi publiquement au texte de Toei au moment où nous écrivons, le 3 septembre. Au Japon, France 24 rapportait le 2 septembre la perplexité des fans, et franceinfo relayait des Japonais « surpris de ne pas avoir été consultés » et appelant à « protéger notre culture ». Autrement dit, la seule partie qui s’exprime, c’est celle qui détient la licence, et elle dit non pour l’instant. Tout le reste, les « négociations en cours », les « discussions avancées » ou le « projet abandonné », relève de la spéculation.
Vrai ou faux : ce qu’il faut retenir
- « Macron a annoncé un parc Dragon Ball » : faux. Le président a annoncé trois parcs à thème et parlé de son « intérêt pour les mangas ». L’Élysée évoque un parc sur « l’univers des mangas ». Le nom Dragon Ball n’apparaît dans aucune communication officielle de la présidence.
- « Pécresse a annoncé un parc Dragon Ball » : vrai. « Dont un sur le thème du manga DragonBall » sur X, « Son Goku aura son parc » sur TikTok, le 24 août.
- « Toei a démenti le parc » : à moitié. Toei dément avoir accordé une licence pour la France et rappelle que les images sont celles du parc saoudien. Elle ne dit rien du projet des trois parcs, ni d’un refus définitif.
- « Les images montrent le futur parc de Cergy » : faux. Elles montrent le parc de Qiddiya City, annoncé le 22 mars 2024 en Arabie saoudite. Aucun visuel du projet français n’existe.
- « Le projet à 6 milliards est mort » : faux, ou du moins rien ne le dit. Le protocole d’accord pour trois parcs, des hôtels et des logements est toujours là. Ce qui manque, c’est une licence, et elle manquait déjà le 24 août.
- « Le parc Dragon Ball français est confirmé » : faux aussi, et ça l’a toujours été. Sans l’accord des ayants droit, Dragon Ball reste une hypothèse.
Et nous, chez Lord Park, on a fait quoi ?
On ne va pas distribuer les bons et les mauvais points sans se regarder dans le miroir. Oui, nous avons écrit « parc Dragon Ball » dans nos titres. Le 1er août, « Parc Dragon Ball à la place de Mirapolis : ce que dit vraiment le dossier derrière l’annonce ». Le 24 août au matin, « le parc Dragon Ball près de Paris se joue ce soir à l’Élysée, Pécresse confirme un projet de l’ampleur de Disney ». Et oui, nos trois articles sont illustrés avec les concepts du parc saoudien, y compris en image à la une. Vu de loin, on ressemble à tout le monde.
Vu de près, on assume, et voici pourquoi. Nos titres ont toujours rapporté ce que disaient les sources, jamais une confirmation de notre cru : le 1er août, c’était le dossier Politico, et le deuxième paragraphe de l’article précisait que c’était « une annonce de négociation, pas un projet autorisé » et que « ni Qiddiya, ni Toei Animation, ni l’Élysée n’ont officiellement communiqué ». Le 24 août au matin, c’était Valérie Pécresse sur TF1, citée entre guillemets dans le titre. Et le soir, après la signature, notre titre ne mentionnait plus Dragon Ball du tout, mais « trois parcs à thème saoudiens », avec une section entière intitulée « Dragon Ball : oui, mais l’Élysée parle d’un parc manga », où nous écrivions que Dragon Ball restait « l’hypothèse ultra-probable, pas une certitude contractuelle » et que « tant que le détenteur de la licence n’a pas confirmé », il n’y avait pas de certitude. Ce que Toei a écrit le 31 août, c’est exactement ce que nous disions le 24.
Sur les images, même logique : chaque visuel a été légendé, à chaque fois, comme celui du parc de Qiddiya City en Arabie saoudite, avec le crédit complet des ayants droit, et chaque article répétait qu’« aucun visuel du projet francilien » n’existait. Sur ce sujet, il n’existe tout simplement aucune autre image officielle que celles-là, et un article sans image n’est pas une option. Ce que l’on peut nous reprocher, honnêtement, c’est ce que la légende ne suit pas : une image à la une qui circule sur les réseaux, dans un flux Facebook ou Instagram, ne porte ni le crédit ni la mention « projet saoudien ». Là-dessus, nous avons contribué comme les autres à installer Shenron sur l’A15 dans l’imaginaire collectif.
Notre avis : une leçon de communication, pas un enterrement
Ce feuilleton dit surtout une chose sur la façon dont fonctionnent les réseaux et une partie des médias en 2026 : on a d’abord annoncé un parc que personne n’avait officiellement annoncé, illustré avec les images d’un autre parc, puis on a enterré un projet que personne n’a enterré, sur la base d’un communiqué de trois phrases que presque personne n’a lu en entier. Entre les deux, le dossier lui-même n’a pas bougé d’un millimètre : un protocole d’accord, un site, un investisseur, et une licence à obtenir.
Le vrai enseignement est pour les acteurs du projet. Avec des ayants droit japonais, on ne nomme pas la licence avant d’avoir signé, et on ne laisse pas circuler les visuels d’un autre parc sans les recadrer. Valérie Pécresse a offert aux réseaux la phrase choc dont ils rêvaient, et Toei a répondu de la seule façon qu’elle connaît. Le résultat, c’est une négociation qui, si elle a lieu, se fera désormais sous les projecteurs et en position de faiblesse. Pour les deux autres parcs, ce sera peut-être l’occasion d’apprendre à se taire jusqu’à la signature. Et pour nous, les prochains signaux à surveiller n’ont pas changé : une réaction de Qiddiya, une éventuelle communication commune avec les ayants droit, la création d’une société projet en France, et le thème des deux autres parcs. Tant que rien de tout ça n’est sorti, méfiez-vous de tout ce qui commence par « c’est confirmé » ou « c’est mort ».
Crédit photos : © Qiddiya Investment Company / Bird Studio / Shueisha / Toei Animation – Source : communiqué officiel de Toei Animation du 31 août 2026. Sources : comptes X d’Emmanuel Macron, de l’Élysée et de Valérie Pécresse, Élysée via AFP, La Libre, Le Monde, Journal du Geek, Clubic, France 24, franceinfo.
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